
Trouvant fort sympathique, bien qu’un peu folle, l’aventure de Julian dans les Pyrénées, je me suis dis que j’allais lui tenir compagnie durant un bout de son voyage. Pour décider de mon parcours, j’analysai les topos qu’il prévoyait, notamment la journée à 3200 m de dénivelé, je considérai mon entraînement, qui se résumait à une unique expérience sur vélo de course, deux semaines auparavant, au col du Pourtalet, et je résolus de savantes questions logistiques sur l’emplacement de la voiture car oui, je l’avoue cher lecteur, je me sentais un peu faible pour partir de Pau directement. J’optai pour une boucle Lourdes, Argelès-Gazost, où je retrouverai Julian, Luz-Saint-Sauveur, Col du Tourmalet, La Mongie, avec une nuit à l’hôtel, et le lendemain la descente : La Mongie, Sainte-Marie-de-Campan, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes, le tout pour 100 km. Rien d’impossible, malgré les affirmations terrorisées de quelques uns de mes amis, qui me prédisaient la mort dans d’atroces souffrances dans le mythique col du Tourmalet.
Le jour J (comme Jeudi 29 juillet), les dix premiers kilomètres jusqu’à Argelès-Gazost se déroulent sans encombre ; après des échanges d’e-mails, via iPhone, prouvant que certains, bien qu’ayant le wifi sur leur vélo, sont infichus de capter le téléphone, Julian et moi nous retrouvons et partons vers 11h20 : diantre, la montée du Tourmalet se fera en plein cagnard.
Après un repas au bord du gave de Cauterets, nous nous dirigeons tranquillement vers Luz-Saint-Sauveur. Ni la distance (19 km) ni la pente (3%) ne sont redoutables ; cependant, terrorisé par ce qui m’attend plus loin (des rumeurs parlent de 13 % de pente en haut du Tourmalet…), je décidai de m’économiser et imposai à Julian un train de sénateur. A Luz commence réellement le col, pour 19 autres kilomètres. Le début se passe fort bien ; nous continuons, lentement mais sans pause, jusqu’à Barèges où nous nous ravitaillons en eau.
C’est là que nous prend l’idée saugrenue de compter les dents des grands pignons arrières de nos montures respectives, et c’est le drame : j’en ai 25 et Julian 26 ! Pour comprendre ces chiffres abscons, il faut que tu saches, bien-aimé lecteur, que dans un engrenage, plus le rouage entraîné (ici, le pignon arrière) est grand par rapport au rouage entraînant (ici, le pédalier et le plateau avant), plus l’effort est aisé : il s’agit, tu l’as deviné, du principe du réducteur. Me voilà donc à grimper le Tourmalet en dépensant 4% d’énergie en trop à chaque tour de pédale : enfer ! Et en outre, sans « chaussures automatiques », terme technique dont je t’épargnerai la définition, ô lecteur profane (sache seulement que ce n’est pas une chaussure qui pédale toute seule) : damnation !
Mais trêve de jérémiades technophiles et place à l’action : il reste 12 km !!
Après un plat offrant un repos salvateur, la pente se raidit progressivement, pour atteindre 9% sur certains kilomètres. Me voilà donc scotché à 8 km/h, à mouliner comme un hamster pendant que Julian se met en danseuse sans passer le dernier pignon ! Tout à coup, le voilà qui accélère brutalement : que fait-il ? Je le retrouve 200 m plus loin, en train de me mitrailler en photo (on dirait Contador, n’est-ce-pas ?) et en vidéo : c’est alors qu’on voit vraiment que j’avance comme une limace ! Le même scénario se produit à deux kilomètres du sommet : un impudent cyclotouriste m’ayant dépassé sans répondre à mon salut, Julian se met en tête de le doubler à son tour, ce qu’il réussit brillamment.
C’est alors que j’ai un petit coup de fatigue, mon estomac me tiraille : vais-je succomber sur les pentes abruptes de ce col de haute montagne ? Que nenni, car je sors de ma sacoche des pâtes de fruits qui me pousseront jusqu’aux nuages, pour peu que j’arrive à déchirer les emballages sans poser le pied à terre (acte constituant une capitulation devant la difficulté) : me voilà donc à me contorsionner sur mon vélo tout en pédalant tant bien que mal, mais je finis par absorber ma dose de sucres : c’est reparti !
Après un dernier 500 m à forte pente (des rumeurs, que je ne confirmerai ni n’infirmerai, parlent de 13%...), le sommet arrive, un peu par surprise : j’aurais pu sprinter au moins ! Même pas. Tant pis. Mais nous voilà en haut du col, à 2115 mètres d’altitude !!!
Nous prenons alors le temps de savourer une « assiette du randonneur » bien méritée, puis descendons quelques kilomètres pour arriver à la Mongie. Après un bain salvateur, suffisamment long pour que Julian écrive une page entière de blog sur un iPhone, c’est vous dire, j’examine ce qui me reste le lendemain : seulement de la descente jusqu’à Bagnères, puis du plat jusqu’à Lourdes. C’est à ce moment que Julian me parle du concept de « col surprise » : il s’agit d’un col n’existant sur aucune carte, aucun topo, mais seulement sous les roues du malheureux et imprévoyant cyclotouriste ! C’est alors que j’aperçois sur la carte, à mon grand effroi, deux chiffres indiquant des altitudes : Bagnères est à 458 m et un point ultérieur à 542 m : je vais devoir grimper de nouveau !
Le lendemain matin, au petit déjeuner, l’aubergiste amplifie mes craintes en me parlant d’une « jolie montée » entre Bagnères et Lourdes : mes soupçons se confirment…
Nous voilà donc partis dans la fraicheur et très bientôt la brume matinale, quand je comprends mon erreur : je n’ai pas emporté de K-way ! Me voilà donc, pauvre hère grelottant, lancé à 50 km/h sur des descentes ombragées ! Ma seule alternative consiste à accélérer pour intensifier mais raccourcir mon supplice, ou à ralentir pour l’atténuer, tout en le rallongeant ! Au vu de ma faible expérience en descente et de l’état de la route, j’opte pour la seconde solution.
Au bout de quelques kilomètres je m’arrête : Julian n’est pas derrière moi. C’est étrange, il est beaucoup plus rapide en descente (en montée aussi d’ailleurs). Me voilà donc à l’attendre en échafaudant des hypothèses : il a oublié quelque chose à l’hôtel / il m’a doublé sans que je m’en aperçoive et m’attend en bas, à Sainte-Marie-de-Campan / il est tombé / il s’est fait enlever par des extraterrestres. Une analyse rationnelle de la situation me conduit à décider de descendre à Sainte-Marie, afin d’écarter l’hypothèse numéro 2. Ce que je fais promptement mais fraîchement. C’est au bout d’un quart d’heure que Julian me rejoint : il avait tout simplement crevé sa roue !
Nos chemins se séparent ici, Julian partant vers de nouvelles aventures qui ne manqueront pas de te tenir en haleine, cher lecteur. Quant à moi, me voici à descendre encore vers Bagnères-de-Bigorre, puis à remonter vers Lourdes : le col surprise existe bien, mais n’est pas si méchant !
C’est ainsi que se conclut cette aventure trépidante dont tu connais désormais les moindres détails, lecteur bienheureux ! Merci à Julian de m’avoir tiré vers un sommet que je n’aurai jamais eu la motivation de gravir seul !!
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